Pourquoi ai-je l’impression que le débat prend souvent chez nous les aspects d’une guerre ? Chacun a ses idées arrêtées, tranchées, qu’il pointe à la face de l’autre, tels des obus.
La logique est toujours la même : « Si tu n’es pas avec moi, tu es forcément contre moi ». « Si tu ne partages pas mes opinions, tu es à l’évidence mon ennemi ». Un homme politique, censé débattre sur un plateau de télévision et convaincre - pour cela il avait 90 minutes- s’est employé à attaquer le journaliste venu l’interviewer. Un autre ministre dans un studio de radio, cette fois-ci, a passé plus de temps à critiquer l’interviewer face à lui qu’à répondre à ses questions. Les deux ministres partaient vraisemblablement d’une même conviction : leurs interlocuteurs sont des ennemis qu’il faut combattre. Ils n’auraient crée leurs supports de presse que pour attaquer l’équipe au gouvernement. Un des deux hommes a eu le lapsus révélateur en parlant carrément de «guerre de communication».
Un autre politique, venu expliquer des positions devant les militants de son parti, a frôlé l’injure, collant des étiquettes à tous ceux qui ne partagent pas les positions de son parti concernant les médias publics. Il aura raté une occasion de débattre, d’aller au fond des choses pour mieux expliquer et convaincre. C’est ce qui se passe pour beaucoup de sujets aujourd’hui. Face aux empoignades et aux joutes oratoires creuses le plus souvent, aux invectives et à l’injure des fois, le citoyen lambda est largué. Or, il a besoin de comprendre pour se faire sa propre opinion et au besoin appuyer une position et la bénir. Sur des thèmes aussi stratégiques que sensibles, l’ouverture d’un débat serein, permettant à toutes les opinions de s’exprimer, n’est-elle pas le moyen le plus intelligent de faire avancer les choses ? La réponse paraît évidente. Mais l’appliquer demande du courage et du discernement.
Or parfois, lorsqu’on est à court d’arguments, on préfère noyer le poisson. Grossir le trait d’une critique ou une position contraire de l’adversaire est une technique rodée pour détourner le regard de ses propres défaillances. Les polémiques s’installent donc sur des sujets aussi divers que variés et très vite les esprits chauffent et les mots sont largués comme des projectiles. Chacun partant de sa propre réflexion, souvent sans maîtrise du sujet concerné. Les réseaux sociaux prenant le relais d’une vraie cacophonie. Les dérapages langagiers et les opinions tendancieuses, voire extrémistes, s’invitent dans les discussions, alimentant petit à petit le terreau de l’intolérance voire – à ne pas y prendre gare – de la haine. Cette intolérance au débat n’a d’égale que la suffisance avec laquelle certaines parties envisagent de servir certaines causes à première vue justes.
Des groupes se constituent, des associations connues pour être sérieuses adoptent leurs positions et les défendent à l’emporte pièce, sans se donner la peine d’en vérifier le bien fondé. Au risque de porter préjudice, de stigmatiser on n’écoute que sa propre voix. Celle qui raisonne bien dans la tête, qui rassure car elle conforte les opinions personnelles. Une association, lorsqu’elle décide par exemple de faire un rapport, n’a-t-elle pas pour obligation d’écouter toutes les parties, de confronter les déclarations pour se faire une opinion viable et juste ? Et au final, de débattre. Or, l’aptitude au débat commence par l’écoute et l’acceptation de l’autre et de sa différence. Un préalable qui semble faire défaut autour de nous. C’est du moins ce que trahissent les attitudes que nous observons ces derniers jours.